Culture numérique et nouvelles pratiques de la langue : de beaux défis pour l’éducation

Culture numérique et nouvelles pratiques de la langue : de beaux défis pour l’éducation

JeanFrançois CerisierIRMA (ERT 2001) – Université de Poitiers

L’écrit reste probablement l’un des meilleurs symboles de la culture légitime que l’Ecole a pour mission de transmettre. Lorsque les technologies numériques d’information et de communication, qui sont aussi des technologies de l’écrit, viennent bousculer les pratiques de la lecture comme celles de l’écriture, c’est l’institution scolaire qui est sommée de réagir.

L’écrit, une technologie aux puissantes implications sociales et culturelles

Il est inutile de développer ici longuement, les implications que la maîtrise des codes de l’écrit a sur les hiérarchies sociales, elles sont bien connues. On retrouve ici pleinement les questionnements de Pierre Bourdieu sur l’imbrication des hiérarchies sociales et culturelles de même que tous les questionnements adressés à l’Ecole quant à la maîtrise de l’écrit qui donne accès à la culture dite « légitime » et qui caractérise l’élite sociale. L’écriture fut et reste au coeur du fonctionnement social, l’écrit ayant force de loi, même si le cardinal Richelieu démontrait la fragilité de cette valeur attribuée au texte, en affirmant qu’« avec deux lignes d’écriture d’un homme, on peut faire le procès du plus innocent ». La fonction ségrégative de l’écrit repose sur l’édiction de normes. Lexique, syntaxe et style, tout ce qui fait langue concourt à la définition de registres dont la maîtrise reste fortement corrélée au niveau de formation et à l’appartenance sociale. La langue des élites, celle que l’Ecole enseigne, est aussi celle utilisée pour la rédaction de l’ensemble des textes qui fondent notre société, son organisation et son fonctionnement. On retrouve ici les échos de la vision quelque peu surplombante du siècle des Lumières, quant à la culture (humaniste) des lettres, celle qu’il faut avoir et que possèdent les plus dignes représentants de la civilisation à la française, même lorsqu’ils affirment le contraire. La « république des lettres » des encyclopédistes n’était pas un tel modèle de démocratie des idées. On en saisit toute la portée en se remémorant combien le rejet de l’usage de la langue française a permis à la bourgeoisie allemande de conquérir un pouvoir confisqué par l’aristocratie au 19 ème siècle.

Le codage de l’écrit est une technologie en soi, au même titre que les différents procédés de son inscription qu’ils soient manuels ou non. Si la pratique des technologies numériques est souvent associée à un appauvrissement de la langue, nous y reviendrons, le regard suspicieux porté sur l’écrit est ancien. La lecture de Platon (428/-347/6), caractéristique de la culture lettrée et qui semble aujourd’hui rester partie prenante de la culture légitime, livre une analyse d’une grande actualité. Si pour lui, le langage est l’instrument de la pensée (ce que ne démentent pas les travaux les plus récents des sciences de la cognition), l’écriture est dangereuse en ce qu’elle conduit l’homme à négliger tout effort de mémorisation. On croirait entendre l’expression des craintes des parents et des enseignants face à la disponibilité et à la profusion des informations que propose internet. Difficile pourtant de ne pas observer avec ironie que c’est justement l’écriture qui a permis à la pensée de Platon d’acquérir la notoriété qu’elle connaît et de traverser les siècles. Parlant des textes, Socrate dit : « on croirait qu’ils s’expriment comme des êtres pensants, mais questionne-t-on, dans l’intention de comprendre, l’un de leurs dires, ils n’indiquent qu’une chose, toujours la même. Une fois écrit, tout discours circule partout, allant indifféremment de gens compétents à d’autres dont il n’est nullement l’affaire, sans savoir à qui il doit s’adresser. Est-il négligé ou maltraité injustement ? Il ne peut se passer du secours de son père, car il est incapable de se défendre lui même ». Pour comprendre le point de vue de Platon, au delà de la clairvoyance de son analyse, il faudra toute de même le resituer dans son contexte historique où oralité et performances d’oraison sont valorisées alors que prévaut une certaine hostilité ambiante à l’égard de l’écrit. Cet extrait, habitué des sujets des épreuves de philosophie du baccalauréat, dit beaucoup. Il est d’une grande modernité. Non seulement, il soulève la question de la technologie comme prothèse de nos facultés cognitives, susceptible de les augmenter comme l’a longuement montré l’anthropologue André LeroyGourhan (1964) mais il pose la question de la légitimité de la circulation du discours et celle de l’impact de la médiatisation du message sur le rapport de son énonciateur à celui qui se l’approprie, celle finalement, des rapports intimes que la médiatisation entretient avec la médiation et qui sont au coeur des problématiques relatives aux usages éducatifs des technologies numériques. Autant de questions qui concernent directement le rôle que les technologies entretiennent avec les dimensions anthropologique et sociologique des cultures.

Si le langage est d’évidence culturel puisqu’il manifeste l’arbitraire du signe, au sens énoncé par Saussure, l’écriture l’est aussi en constituant un deuxième niveau de cette abstraction : le signe écrit renvoyant au codage langagier du sens. L’invention de l’écriture, que ses historiens estiment concomitante dans des régions aussi éloignées et différentes que Sumer et la Chine il y a plus de 5000 ans, marque une étape dans l’évolution des sociétés. La fixation de l’écriture rend possible l’organisation rationnelle et efficiente d’économies fondées sur les échanges marchands. Dès les conceptions évolutionnistes de la culture, ce rôle joué par les technologies est avancé. L’écriture fait partie de ces technologies qui participent de l’évolution d’une société, depuis ses états les plus primitifs jusqu’aux stades considérés comme les plus avancés de la civilisation. A vrai dire, l’expression d’un relativisme culturel délibéré, associé à un regard historique, oblige à questionner ce qui reste un présupposé culturel. On comprend, tout en pouvant la discuter, l’argumentation qui conduit à l’idée selon laquelle une société sans écrit est aussi une société sans histoire. Il est plus difficile d’accepter le principe qui ferait de l’écrit une condition nécessaire à la culture et à la civilisation. Les exemples de sociétés sans écrit mais dont les valeurs et modes de vie traduisent le haut niveau d’élaboration de leurs cultures abondent autant que les exemples y compris actuels de la barbarie lettrée. En ce sens, l’avènement de la culture numérique ne dit rien non plus d’un quelconque degré de développement culturel s’il était possible d’en établir l’échelle.

L’inscription des technologies numériques de l’écrit dans une filiation historique

Revenant à cette brève histoire de l’écriture. Ses implications dans la culture numérique sont nombreuses. Il est intéressant de s’arrêter sur les procédés d’inscription et en particulier sur les techniques de l’écriture manuscrite, celles de l’imprimerie et celles du traitement numérique des textes comme sur les passages et transitions des unes aux autres. Notons que certains travaux de recherche ont montré que la possession d’outils numériques et leurs usages se superposent autant qu’elles ne se substituent les unes aux autres. Toutes les formes de messageries numériques en réseau supportées par internet cohabitent ainsi par exemple avec la communication téléphonique classique. On observe les différentes passerelles qui se tissent entre tous ces artefacts mais divers obstacles, liés autant à la stabilité de certains comportements qu’à de puissants enjeux industriels et économiques, maintiennent des technologies qui semblent pourtant logiquement appelées à disparaître. Ce modèle de l’empilement ou du mille feuilles mérite pourtant d’être réinterrogé à l’aulne de l’évolution des pratiques à l’ère du numérique. On rejoint ainsi l’analyse de McLuhan qui a marqué son époque et selon laquelle tout nouveau médium « ne s’ajoute jamais aux médias antérieurs et ne les laisse jamais intacts. Il les bouscule sans cesse et leur trouve de nouvelles formes et de nouveaux emplois » (McLuhan, 1966). L’écriture manuscrite a survécu à l’imprimerie et il nous semble aujourd’hui qu’elle survivra à sa numérisation mais un élément fondamental, constitutif des technologies considérées, sème le doute. L’écriture manuscrite est une technologie à usage personnel et nomade. Elle est peu coûteuse et robuste, du moins aujourd’hui. Stylo(graphes) à plume des plus grandes marques ou stylos jetables bon marché de la grande distribution offrent les mêmes possibilités de bien calligraphier et c’est davantage la maîtrise que l’on a du geste que l’instrument qui fera la différence. On peut écrire partout, tout le temps et sur tous les supports. Là encore, les avancées de la technologie sont sensibles et, à l’instar du stylo des « conquérants de la Lune » dont il a été fait grand bruit en 1969 qui fonctionnait en l’absence de gravité et qui permettait donc d’écrire « la tête en bas », la panoplie des stylos disponibles couvre aujourd’hui une grande variété de situations d’usage. L’imprimerie n’est pas une technologie de même nature. Elle ne sert pas l’inscription initiale mais sa reproduction en nombre. Il n’y a donc rien d’étonnant à observer qu’écriture manuscrite et imprimerie ont toujours coexisté. Leurs interactions en revanche sont nombreuses et révélatrices, notamment de la résilience des représentations que l’on se fait des formes que prend ou doit prendre l’écrit. On le sait, l’imprimerie a fonctionnellement pris la place des copistes et en particulier celle des moines copistes. Il faudra pourtant attendre un siècle après l’invention de l’imprimerie pour que les polices de caractères cessent de reproduire les formes de l’écriture manuscrite, marquant ainsi la différence entre des formes calligraphiques qui favorisent la rapidité d’écriture (écriture manuscrite) et celle des polices de caractères qui facilitent la lecture (écriture imprimée). Rappelons que les incunables, c’est-à-dire les ouvrages imprimés avant l’an 1500, imitent les manuscrits. Ainsi, la police Garamont et ses caractères romains (par opposition aux gothiques) n’est-elle apparue qu’en 1543 alors que l’invention de l’imprimerie ou plutôt sa disponibilité réelle est évaluée à 1450 environ. Que dire dans ces conditions des polices de caractères numériques actuellement disponibles pour nos écrans et imprimantes ? On y retrouve les polices historiques, celles de l’imprimerie (Garamont, Helvitica) et celle des premières machines à écrire (Courrier). Les imprimés de l’ère numérique comportent bien sûr des nouveautés typographiques mais ils restent très marqués par l’histoire de l’écriture car ces particularismes de formes et de composition renvoient à des habitudes, des modes d’écriture et de lecture mais aussi à des référents culturels et sociaux. Même si le choix des polices de caractère s’uniformise à l’échelle mondiale, des différences subsistent, au-delà des nécessités alphabétiques. Cette utilisation élective des polices de caractère dépend par exemple du statut de l’énonciateur, du genre du texte et de ses destinataires. Un coup d’oeil, même superficiel s’il est averti, indiquera s’il s’agit d’un roman publié dans une « bonne maison », d’une oeuvre plus populaire, d’un texte de loi ou d’un exercice extrait d’un manuel scolaire. La typographie est un art et un codage à finalité sociale et culturelle, un élément paratextuel dont la compréhension joue un rôle essentiel dans le jeu des reconnaissances sociales. On rapporte comment JeanFrançois Bizot, alors rédacteur en chef de la revue libertaire « Actuel », filtrait son lectorat en composant les textes de son magazine avec des caractères de petits corps et sans empattement afin d’en accroître la difficulté de lecture passée la quarantaine. Compte tenu de l’auteur supposé de cette affirmation, on peut douter de sa véracité, d’autant plus qu’elle condamnerait bien des éditions savantes à la seule lecture des plus jeunes qui ne constituent probablement pas pour autant le coeur de leur lectorat. En revanche, elle est révélatrice des indicateurs socioculturels portés par la typographie et, plus largement, par la mise en forme des textes.

Les pratiques des technologies numériques de l’écriture viennent à la fois en continuité et en rupture des plus anciennes. Elles allient mieux qu’aucune des technologies antérieures, les possibilités d’inscription des textes sur un support, leur conservation, leur modification, leur reproduction et leur circulation et brouillent ainsi profondément les repères antérieurs. S’agissant de l’inscription de l’écrit sur un support physique, elles vont jusqu’à gommer l’identité de l’écrit calligraphié et celle du texte imprimé, tous les procédés utilisés en gommant la nature. Les logiciels de reconnaissance vocale s’affinent qui promettent la disparition pure et simple de l’acte kinesthésique d’écrire. A ceux qui voient dans le clavier le symbole de l’écriture numérique, d’autres le considèrent comme la scorie d’une technologie transitoire appelée de leurs voeux à disparaître le plus rapidement possible. D’autres logiciels, implantés jusque dans nos téléphones mobiles assurent une transposition efficace de la calligraphie effectuée au stylet à la typographie de son choix. Le stylo, remplacé par le stylet n’est plus le seul outil de calligraphie nomade. Symétriquement, les typographes ont conçu des polices qui simulent différentes façons de calligraphier et des logiciels spécialisés vocalisent de plus en plus correctement les textes qui leur sont soumis. Compte tenu de ces nouvelles possibilités techniques qui ne cessent de s’améliorer, on peut se demander si la robustesse de l’écriture manuscrite et le nomadisme de son usage résisteront vraiment à toutes les modalités d’assistance proposées par la technologie. En fait, ce sont les deux maillons extrêmes de la chaîne de la production matérielle des textes qui résistent le plus à la numérisation : la saisie des textes comme on l’a vu et le support de leur consultation. Malgré les avancées récentes considérables des « livres numériques », tant au plan technologique qu’économique, la lecture, du moins celle des textes longs, n’a pas encore conquis nos habitudes.

Le rôle joué par les technologies de l’écriture dans l’évolution de notre rapport au monde

Notre rapport à l’écriture et au texte et donc celui au monde qu’ils outillent n’en est pas moins bouleversé. Le dire est un truisme même s’il apparaît vite qu’il s’agit de modifications d’une grande complexité aux implications multiples. Les schémas de communication servis par l’écriture sont transformés. Celui qui écrit devient potentiellement celui qui, dans le même geste ou presque, publie ce qu’il écrit au sens où il le rend public. Blogs et réseaux sociaux illustrent cette assertion dont on constate au quotidien qu’elle n’est pas que démagogique. Certes, le blog ne fait pas davantage le journaliste que la plume l’écrivain mais les productions textuelles qui n’ont jamais été si nombreuses dessinent ou répondent à de nouvelles structurations du dialogue social. Les usages faits des blogs, des twits et autres plateformes d’édition et de diffusion textuelles bousculent les circuits traditionnels de l’information au point d’en mettre l’existence en péril. Le débat est vif quant à la valeur démocratique ouverte par ces services, entre la voix qu’il attribue potentiellement à ceux qui en étaient privés et les abus qu’ils permettent aussi, et soulèvent une cohorte de questions éthiques avec leurs corolaires déontologiques, réglementaires et légaux. Si les outils de communication ne font pas la démocratie, conception très culturelle de la vie sociale et politique dont on sait qu’elle fait débat, les régimes démocratiques requièrent la libre circulation des idées. L’écrit et les technologies de l’écrit jouent là un rôle essentiel même si l’on sait que certaines sociétés sans écriture disposent d’autres moyens qui assurent le fonctionnement démocratique. Il est pourtant assez probable que l’écrit donne à la démocratie une plus grande portée géographique, une fois encore, à la manière dont l’outil constitue une extension de la main de l’homme. La circulation orale de la parole et des idées est ainsi relayée par les technologies de l’écriture. Inversement, on sait combien les régimes autoritaires et/ou dictatoriaux cherchent à contrôler l’usage des moyens de communication, internet faisant l’objet de bien des restrictions par ceux qui cherchent encore à préserver la parole officielle de tout mouvement contestataire. La vitesse avec laquelle les politiciens s’emparent de tous ces services pour leur propre compte, à défaut d’en démontrer le potentiel démocratique, souligne le rôle réel qu’ils jouent en démocratie. Et ailleurs. La polémique soulevée par la numérisation à grande échelle du patrimoine écrit par Google traduit le même questionnement et la même ambivalence. Des voix contraires s’élèvent qui défendent soit l’idée qu’une telle démarche participe de l’ouverture à tous d’un patrimoine universel, soit celle de la privatisation et de la marchandisation du même patrimoine. Cette problématique de la confiscation du patrimoine culturel commun alors qu’internet est issu de l’imaginaire plutôt libertaire de ses inventeurs est soulignée par Robert Darnton, directeur de la bibliothèque d’Harvard, qui rappelle que « pendant qu’internet se construisait pas à pas, hyperlien par hyperlien, les grandes entreprises ne sont pas restées inertes sur le bord du chemin. [ … ] Elles rivalisent les unes avec les autres [ … ] Leur combat pour la survie a donné naissance à une oligarchie au pouvoir démesuré, dont les intérêts diffèrent très sensiblement de ceux du public » (Darnton, 2010).

En son temps, la diffusion de l’imprimerie souleva de semblables interrogations. Les imprimeurs étaient au contact des idées neuves qu’ils contribuèrent à diffuser. Si l’histoire retient que le premier texte imprimé fut la bible (dite de Gutemberg), l’imprimerie a aussi permis la diffusion d’autres pensées. Au 16ème siècle, en rupture avec les pratiques copistes, elle a contribué à la connaissance des textes anciens et notamment ceux de la philosophie grecque.

La naissance de l’imprimerie s’est accompagnée très vite de celle de la presse, le premier « journal » connu datant de 1529 (Jeanneney, 1996), la célèbre « Gazette » de Théophraste Renaudot, première publication périodique, datant de 1631. Le pouvoir des théologiens fut battu en brèche par l’imprimerie et ils n’auront de cesse d’allumer des contrefeux : tentatives d’interdiction de l’étude du grec par les théologiens de la Sorbonne en 1523, autodafé des livres et de leurs imprimeurs en 1534. Le plus symbolique sera peut être l’édit que François 1 er prendra en 1535 pour interdire l’imprimerie sous la pression des théologiens après avoir pourtant favorisé le développement de l’imprimerie comme vecteur de la stabilisation de la langue, après l’édit de VillersCotterêts portant obligation de recourir à la langue nationale pour les textes administratifs. L’interdiction sera de courte durée tant il est difficile d’enrayer le déploiement de telles technologies mais les théologiens sauront retourner à leur avantage les possibilités offertes par l’imprimerie dans le cade de la ContreRéforme. Ils obtiendront quand même que soit mise en place sous l’égide du Parlement de Paris mais avec la participation de l’église, une commission de censure qui perdurera … jusqu’au 20 ème siècle.

Parler de la culture de l’écrit est donc loin d’en restreindre le champ à la culture des lettres. L’écrit et ses technologies ont partie liée avec l’histoire et la culture. Ils en sont des instruments qui sans déterminisme jouent pourtant une partition essentielle. Il est facile de leur associer la dimension patrimoniale des oeuvres légitimes, populaires, protestataires ou contestataires et les hiérarchies qu’elles consacrent, tout comme on peut mettre à jour le rôle qu’ils jouent dans la communication des faits et des idées et la dynamique de leur avènement. Les technologies numériques ne viennent pas en rupture de cette logique mais en changent considérablement la donne.

La responsabilité de l’institution scolaire

Pour terminer cette approche de la culture numérique par la filiation qu’elle entretient avec la culture de l’écrit, il est utile d’apporter quelques données quantitatives en appui de l’extrême considération accordée >à l’écrit par tous, des plus lettrés aux moins éduqués, des plus âgés aux plus jeunes, quand le discours public annonce bien souvent le contraire. Prenons, pour faire bon poids, non pas les publications « longues », bien que le nombre de livres imprimés chaque année n’ait jamais été aussi élevé et que les contenus textuels disponibles via internet originaux ou non soient gigantesques, mais la pratique des textes courts et très courts. Les données sont françaises et émanent du rapport annuel publié en juin 2010 par l’autorité de régulations des communications électroniques et des postes et portant sur l’exercice 2009 (ARCEP, 2010) ainsi que de données présentées sur son site web 1 . Elles montrent combien l’affaiblissement des échanges épistolaires est contrebalancé par l’augmentation des échanges qualifiés d’électroniques par l’ARCEP mais procédant bien de traitements numériques. Les correspondances postales, c’est-à-dire l’envoi des plis postaux dont la masse est inférieure ou égale à 50 grammes sont en baisse. Le nombre d’envois distribués est passé de 13,8 milliards en 2007 à 13,5 milliards en 2008 et cette diminution est tendancielle. Dans le même temps, le volume des messages électroniques augmente considérablement. Si l’on s’en tient aux seuls messages échangés entre téléphones mobiles, ce qui exclut une proportion importante de la totalité des messages, en oubliant le trafic des courriers électroniques, des messageries instantanées et des réseaux sociaux, on dénombre 15,5 milliards de SMS envoyés pour le seul troisième trimestre 2009 soit 7 milliards de plus qu’au cours de la période équivalente de l’année précédente. Si l’on rapporte cette valeur au parc installé de téléphones mobiles (59,7 millions de cartes SIM en service à la même date), cela donne une moyenne de 270 minimessages envoyés par téléphone et par an. On pourra bien sûr objecter que la quantité des messages échangés ne fournit aucune information qualitative sur leurs contenus. Expériences personnelles et analyses de linguistes convergent pour souligner les évolutions de la langue inhérentes aux technologies et à leurs contextes d’utilisation. Selon les points de vue, elles témoignent d’une forme de décadence dans l’usage de la langue française (les mêmes remarques sont faites pour bien d’autres langues même si toutes ne se prêtent pas aussi bien aux mêmes traitements) ou bien seulement d’une évolution qui répond à des déterminants technologiques, sociaux et culturels. On retrouve là des préoccupations d’ordre essentialiste à propos de traits culturels dont certains aimeraient qu’ils restent stables (« la » langue française). Force est de constater qu’à ce jour, la pratique de l’écrit, ou plutôt les pratiques de l’écrit, constitutives des modes relationnels et d’accès à la connaissance, recourent de plus en plus aux technologies numériques. Les responsabilités de l’Ecole à l’égard de la maîtrise de l’écrit intègrent donc de facto le champ des « écrits d’écrans ». Là où l’on ne voyait guère, il y a peu, que de nouveaux moyens susceptibles d’instrumenter des activités d’apprentissages dans tous les domaines (les technologies numériques comme moyen d’apprentissage), apparaissent clairement les contours d’un domaine qu’il faudra bien intégrer sérieusement aux perspectives de l’Ecole (les technologies numériques comme objet d’apprentissage).

L’immanence des technologies numériques est telle dans notre société qu’elle leur confère un poids culturel de premier ordre. En particulier lorsqu’il s’agit des transformations qu’elle contribue à opérer sur nos rapports à la langue. Quelle responsabilité pour l’Ecole mais quel beau défi à relever !

 Bibliographie :

– ARCEP (2010). Rapport annuel 2009 de l’ARCEP. Rapport annuel, Autorité de régulation des communications électroniques et des postes.

– Damton, R. (2010, février-mars). La bibliothèque universelle, de Voltaire à Google. Manière de voir (109).

– Jeanneney, J-N. (1996). Une histoire des médias, des origines à nos jours. Paris : Seuil.

– Leroy-Gourhan, A. (1964). Le geste et la parole. Paris : Albin Michel.

– McLuhan, M. (1966). Pour comprendre les médias. Seuil.

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